Les travers de Google Street View

Le lancement de Google Street View en Suisse, le 18 août dernier, a fait couler beaucoup d'encre. Impressionnant, le projet planétaire soulève aussi un maximum de questions. Le floutage de ses images montre des défaillances: les plaques d'immatriculations ou visages présentés à découvert donnent lieu à des centaines de plaintes en Suisse.


Un projet mondial, des lois locales

Démarré en mai 2007, Google Street View permet de naviguer dans des plans panoramiques au niveau du sol (vue à 360°). Pratique, le service permet de se déplacer le long des rues ou carrefours et de regarder dans toutes les directions autour de soi. Vous recherchez une adresse précise, un restaurant, un hôtel? Envie d'explorer les routes de la Suisse, ses campagnes, son paysage ou ses villages? C'est possible mais dans certains cas limité. En effet, les lois suisses, dont l'esprit repose sur la protection de la sphère privée du citoyen, interdisent de voir le visage d'une personne ou de visualiser certains lieux culturels, même lorsqu'il s'agit de lieux touristiques. Au sein d'un projet mondial, cette particularité locale impose une adaptation du projet dans les différents territoires.

N'ayant pas pris en compte ou au sérieux ces dispositions, Google fait face depuis près d'un mois à une tempête médiatique, légale et citoyenne, suite au lancement du service avec beaucoup de manquements au respect de la vie privée. Le préposé fédéral à la protection des données a officiellement souligné que le service permet d'apercevoir de nombreux visages ou plaques d'immatriculation, ce qui a donné lieu au dépôt de plus de 300 plaintes dès la première semaine d'exploitation.

Ces contradictions avec le droit suisse sur la protection des données ont obligé Google à retirer la totalité des visuels contenant les éléments compromettant… Au grand désaccord de Stéphane Koch, fondateur de intelligentzia.ch, qui déclare: "On pourrait aussi demander le retrait des caméras et Webcams privées qui filment l'espace public! Et celui des appareils numériques et des téléphones mobiles dont les images sont diffusées sur Internet sans floutage."

Pourtant, contrairement à ce que certains peuvent croire, Google veut respecter la loi et la vie privée des Helvètes. Par ailleurs, il se trouve que les manquements légaux proviennent de failles technologiques au niveau d'outils de floutage, failles qui peuvent donc être corrigées rapidement.


Street View: entre évolution et révolution

Basée à Genève, la Free IT Foundation, qui soutient le développement de projets technologiques sous licence GNU GPL, étudie scrupuleusement les technologies de floutage visuel qu'exploite Google. Connaissant bien l'outil de prise d'image pour avoir participé au développement de la caméra "open hardware" Elphel utilisée dans ce projet, la fondation certifie que le géant du Web a la possibilité technologique d'atteindre ce que la Suisse demande au niveau légal.

Possible, la suppression de ces failles n'est qu'une question de temps et d'évolution. Président de la Free IT Foundation, Lionel Lourdin explique que "Google, utilisant les caméras Elphel basées sur les technologies libres, n'a pas de limitation technologique pour gérer, flouter et assurer la protection de la sphère privée. Le problème a sa solution et nous sommes là pour la mettre en œuvre avec la communauté de développeurs." Pour beaucoup de spécialistes, Google a eu une idée de génie en voulant exploiter les technologies libres. En effet, le mode de fonctionnement des projets "logiciels libres" ou "open hardware" permet une évolution efficiente et permanente des technologies par l'apport constant de la communauté de développement.


Un équilibre à trouver

En parallèle, certains questionnent le risque, à moyen terme, ne pas faire partie de Google Street View et des opportunités de diverses natures que le projet pourrait générer. En effet, selon Martin Naville, PDG de la chambre de commerce suisse-américaine, "les problèmes de floutage sont insignifiants en comparaison avec le potentiel d'un outil tel que Street View." Ses capacités d'évolution sont en effet bien supérieures à la question - ponctuelle - sur le floutage des images.

Les complications que rencontre Street View peuvent rappeler celles de Facebook. On parle de violation de la vie privée. Une photo de vous ou de votre famille peut circuler librement sur Internet en un clin d'œil! Internaute ou pas, tous subissent les règles d'utilisation du réseau social et donc personne ne peut les modifier. Par contre, dans le cas des technologies exploitées par Google et du fait de leur statut "libre", elles pourraient évoluer au gré des besoins du consommateur car elles seraient développées par eux et pour eux.

Pour Google, ce projet pose la première pierre de la construction d'un univers 3D, accessible en temps réel. Les données et paramètres enregistrés dans les images n'existent pas seulement pour la photo, ils permettront dans un futur proche de se visualiser comme dans un jeu virtuel. Du fait que les images sont produites par la technologie Elphel pour le géant américain, cette dernière s'impose comme la technologie ayant pris le plus d'images numériques au monde, grâce au projet de Google Books et Google Street View.


Solution technologique et volonté politique

Pour bénéficier de Google Street View tout en respectant le cadre légal existant, l'Etat de Genève, par exemple, pourrait utiliser cette technologie pour numériser l'intégralité de son patrimoine culturel, ce qui donnerait un élan touristique énorme! Dans la même logique, pour être sûre que Google ne détienne aucune donnée en lien avec la sphère privée (image sans floutage stockée avant diffusion), la Confédération pourrait intégrer elle-même cette technologie libre, produire ses propres images pour toute une série d'usage tout en fournissant des versions floutées au géant américain pour son service.

Au final, il apparaît clairement que la totalité des défis poses par ces nouveaux services sont de nature technologique, et que, dans la mesure où la protection de la sphère privée pourrait être garantie, Google Street View bénéficierait réellement au pays, et donc à ses citoyens et ses entreprises. Comme dans tout projet sous licence libre, la communauté des développeurs possède déjà les talents pour résoudre ces problèmes. Pour démarrer, elle attend une impulsion forte et lisible dans le sens du développement GNU / GPL par les deux acteurs du débat actuel, la Confédération et Google.

Affaire à suivre.
Clément CHARLES, Bianca FULCONIS

Numéro fédéral :  CH-660.2.608.005-3
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